Djawad Rostom Touati: je postule, en écrivant, mes compatriotes comme lecteurs, et non tel cercle ou tel lobby … (Entretien)

Djawad Rostom Touati: je postule, en écrivant, mes compatriotes comme lecteurs, et non tel cercle ou tel lobby … (Entretien)

En marge d'une histoire d'amour cahoteuse et une peinture de caractères décapante, le roman du jeune auteur algérien Djawad Rostom Touati « un Empereur nommé désir » (éditions Anep, Alger 2016, prix Ali Maâchi) livre une critique incisive d'une époque d'hypocrisie et de faux-semblants. Prenant le contre-pied de la littérature de gare, son intrigue romanesque n’est que prétexte à une profonde réflexion sur le délitement des valeurs et la marchandisation des rapports sociaux. Dans cet entretien l’auteur explique sa pensée foncièrement transgressive et revient sur sa démarche littéraire.

 

Vous êtes licencié en économie internationale et titulaire d’un master en management mais vous portez finalement un projet littéraire engagé dans la mesure où votre roman est un poste d’observation des relations sociales et de la manière dont l’idéologie dominante du désir structure aujourd’hui ces rapports. Comment est né ce roman ? Qualifiez-vous votre écriture aujourd’hui d’engagement existentiel ?

Je pense que ce serait prêter à l’écriture un pouvoir qu’elle n’a pas, à fortiori dans une époque où « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation ». Prêter à l’écriture une dimension « existentielle » ne fait que renforcer ce règne de la représentation en totale scission avec la praxis quotidienne.

Quant à la genèse du roman, elle est venue d’une réflexion sur les romans de gare : sont-ils aussi anodins que leur mièvrerie les fait paraître ? Si, pour Levy et Musso, ou les Arlequins, la question peut paraître saugrenue (et elle ne l’est pas), elle devient tout à fait légitime à la lecture de « ce que le jour doit à la nuit », « l’équation africaine », « l’attentat », etc., où l’on retrouve, derrière la mièvrerie dégoulinante des « histoires d’amour », des mythes impérialistes tels que Terra Nullius, auquel prétend répondre le mythe du bon sauvage, ce qui ne fait que le conforter, les deux étant subsumés par le mythe de la mission civilisatrice. Le Noir passe de la quiétude à la rage en un clin d’œil, le meurtre lui est banal, alors que chez l’Européen, même en état de légitime défense, l’homicide provoque chez lui une crise morale qui s’étale sur plusieurs chapitres. Porot n’aurait pas fait mieux – ou pire, selon les points de vue. Et je reste bref, puisque je traite de cela plus longuement dans le troisième volet de la trilogie.

 

Vous avez effectivement réalisé un travail nécessaire et salutaire de déconstruction du roman de gare qui derrière sa superficialité et son romantisme béat véhicule insidieusement à la fois les « mythes impérialistes » et le modèle de la marchandisation des rapports sociaux et de la conversion brutale à l’idéologie du désir telle que présentée par Clouscard. Quelle a été votre démarche ?

Cette conversion brutale à l’idéologie du Désir crève littéralement les yeux à la lecture de « onze minutes » de Coelho, et son dernier avatar : Cinquante nuances d’imbécilité. On la retrouve dans d’autres romans de gare, mais surtout elle imprègne le discours publicitaire, le cinéma, et l’ensemble de ce que les situationnistes appellent le spectacle. Du coup, il m’a semblé pertinent de traiter de la propagation de cette idéologie selon deux aspects : la propagande « de masse », « grand public », que sont les romans de gare, et que j’ai essayé de traiter dans le premier volet, et disons les niches, à usage restreint, que sont certains essais, articles, discours, et que l’on retrouve dans le milieu que Clouscard appelle « culturo-mondain », et que je traiterai dans le dernier volet de la trilogie : « Les fabricants d’impuissance. » 

 

Le titre même de votre livre est « Un empereur nommé désir » inspiré de l’adaptation cinématographique d’ un « tramway nommé désir ». Pourquoi ce choix en particulier ?

Parce qu’il représente pour moi un chef-d’œuvre de manipulation des signes. Il faudrait plusieurs pages pour décortiquer ce film, mais le plus intéressant est qu’il met en scène une fausse lutte de classe, basée sur « les mœurs » : la belle-sœur, ex-bourgeoise devenue prostituée, incarnerait la bourgeoisie par le seul fait de son langage châtié, que lui reproche Stanislas, lequel représenterait le prolétariat, par ses manières frustes et son parler brutal, car il est entendu que parler prolo, c’est parler vulgo. Du coup, exit les rapports de production : Stanislas devient le modèle du prolétaire triomphant, alors qu’il est un crétin vénal et bête dénué de conscience de classe, se réclamant du code Napoléon, etc. J’ai choisi ce titre pour, entre autres, attirer l’attention sur ces fausses oppositions, et pour marquer aux néo-prolos-aspirants-bourgeois que mimer le standing de la bourgeoisie, ce n’est pas y accéder, puisque tant qu’on ne détient pas les moyens de production, on reste un prolétaire, quels que soient ses habitudes de consommation et ses modèles culturels.

 

Votre roman d’inspiration autobiographique plante le décor d’une intrigue qui n’est finalement qu’un prétexte pour analyser à travers les rapports qu’entretiennent les différents personnages et les situations concrètes qui rythment leur quotidien la prégnance de l’idéologie marchande sur l’imaginaire social et culturel. N’y a-t-il pas ici quelques difficultés pour le lecteur lambda à s’identifier au personnage principal de Nadir qui occupe une position surplombante dans le récit?

Mais ce que j’attends du lecteur est justement qu’il surplombe le récit. Qu’il surplombe Nadir lui-même, et en fasse un objet de dissection et d’analyse. Je préfère citer Nadir « professant » dans le troisième volet de la trilogie : « Pourquoi créer l'identification ? Tu écris pour des lecteurs conscients, ou des schizophrènes ? Susciter l'identification est devenu la condition sine qua none de l'érotico-guimauve, dont le premier critère, la qualité primordiale recherchée, est que l'on y rencontre des personnages « auxquels on s'identifie ». Indispensable ersatz de vie pour le consommateur schizophrène, à la recherche d'un alter-égo, pour qui le livre devient un moment de dissociation de la personnalité, et donc chez qui la lecture s'apparente à la satisfaction de tendances schizoïdes. 

 « Non, moi à ta place, je ferai comme Diderot, dans Jacques le Fataliste (en étant moins pénible, quand même, car je trouve qu'il a exagéré) : je chercherai à tout prix à briser l'illusion romanesque, en intervenant ponctuellement en mon nom propre, en tant qu'auteur, et en interpellant le lecteur, pour le rappeler à la réalité concrète de son moi, au cas où il se serait dilué dans celui du personnage. Autrement dit : établir le rapport auteur-lecteur pour concrétiser la narration, et arracher le lecteur à sa schizophrénie. Ainsi, plutôt que de lui faire vivre par procuration les péripéties de l'intrigue (qui n'est qu'hameçon pour l'esprit dissipé), l'élever à ma hauteur, où, au lieu de s'identifier aux personnages, on les dissèque sans états d'âme, on analyse leurs motifs conscients et inconscients, etc. Chercher sciemment, en revanche, à susciter l'identification, c'est manquer de respect au lecteur, et le prendre pour un névrosé en mal de vie de substitution. Mais comme nous vivons dans la civilisation de l'ersatz, ainsi que l'a qualifiée récemment un ami, j'imagine qu'il faut choisir son camp, en tant qu'auteur : fournisseur pour des clients ou écrivain pour des lecteurs ? A toi de voir. »

 

Nadir se livre à une critique sans concession non seulement de l’abstraction qui caractérise les rapports sociaux devenus quasi-virtuels via Facebook et autres réseaux sociaux mais également de la « génération fast-food » « qui n’est plus dans le prêt-à-penser, mais que, du prêt-à- penser, elle en soit arrivée au prêt-à-jouir ». Comment analysez-vous cette mutation ?

L’hégémonie de la publicité couplée à « la dimension pour autrui » – pour reprendre l’expression de Fanon dans un autre contexte – des réseaux sociaux ont consacré le désir mimétique que René Girard avait théorisé. Du coup, il y a des modèles de consommation auxquels il faut se plier, sous peine de se sentir mis au ban de la vie telle qu’elle devrait être. Debord l’a magnifiquement exprimé : « Le besoin d'imitation qu'éprouve le consommateur est précisément le besoin infantile, conditionné par tous les aspects de sa dépossession fondamentale. Selon les termes que Gabel applique à un niveau pathologique tout autre, « le besoin anormal de représentation compense ici un sentiment torturant d'être en marge de l'existence ». » (La société du spectacle.)

 

Un autre passage tout aussi marquant se rapporte à « La dérision érigée en crédo » analysée par le personnage principal comme « une politique d'abrutissement des masses. Pour Nadir « la dérision devenue expression de liberté : libre d'être médiocre et vulgaire, et de tourner en ridicule les choses les plus nobles, les plus hautes et les plus sacrées, car de nos jours, rien n'est plus sacré que le droit inaliénable à rire de tout et à piétiner la valeur », s’agit-il d’un clin d’œil à l’esprit Charlie ?

Ce serait donner à ce torchon une importance qu’il n’a pas – du moins à mes yeux. Cet esprit de dérision a été maintes fois critiqué – notamment par Huxley dans le fameux « meilleur des mondes » – mais ce qui sidère Nadir est qu’il retrouve justement cette prégnance de l’esprit de dérision dans sa société, qu’il perçoit – à travers le prisme de l’épopée nationale dans laquelle il a baigné en étant jeune (il a bu « l’Iliade algérienne » de Moufdi Zakariya dans le lait) – comme une société grave, spirituelle, qui, pour reprendre Montherlant, sent le tragique de la vie. Et ce rejet de la gravité – des luttes à mener, de l’unité à reconstruire – au nom de tel ou tel traumatisme l’écœure outre mesure.

 

Dans le roman, Nadir tourne en dérision l’image que nous avons de l’écrivain lié du matin au soir à sa table de travail, angoissé par la page blanche, éprouvé par la création, inspiré et torturé. Sommes-nous dans une appréhension plutôt idéologique de l’identité littéraire ?

Absolument. En fait, le persiflage de Nadir concerne plusieurs traits que l’on retrouve chez certains écrivains contemporains : le dolorisme, que Malek Haddad avait déjà pourfendu dans un article, où il écrivait : « La pensée bourgeoise se caractérise dans son expression littéraire par un rêve malade. […] Les gens tristes, inquiets, nostalgiques ne sont pas dangereux pour les monstres capitalistes et colonialistes. Pleurnicher, chantonner c'est faire souvent involontairement, mais toujours objectivement, le jeu de l'adversaire. » Mais aussi l’infatuation de soi chez certains écrivains, qui se donnent une importance qu’ils n’ont pas, à fortiori lorsqu’ils ne font que ressasser les mantras de la pensée dominante. Nadir raille aussi l’esprit de caste des littérateurs (on retrouve l’image gramscienne de l’intellectuel flottant dessus les nuages). La vision très critique de Nadir vis-à-vis des littérateurs procède à la fois d’un rejet de la survalorisation de la représentation, alors que celle-ci domine déjà toutes les sphères de l’existence, et de ce que Benda appelait la trahison des clercs : l’image de l’écrivain torturé prête effectivement à rire, quand on songe à tous les pisse-romans en service commandé, à qui l’on impose des canevas, de qui on récrit la prose, etc. Ce modèle de « réussite » qu’on cherche à imposer, Nadir en fait litière.

 

Votre écriture radicalement critique ne s’inscrit pas dans les formes de littérature mainstream qui vise à renforcer les représentations stéréotypées produites par l’idéologie dominante et consacrée comme « universel ». Est-ce une épreuve d’écrire en toute autonomie ?

Je ne pense pas avoir été « radicalement » critique dans ce premier volet, qui n’est qu’une introduction doucereuse aux deux autres tomes de la trilogie. En achevant cette dernière, peut-être aurais-je produit une critique radicale qui aura embrassé certains phénomènes sociaux dans leur totalité. Quant au fait d’écrire de manière autonome – au sens où l’on écrit sans se soucier de plaire à tel ou tel milieu – je pense que c’est tout à fait le contraire d’une épreuve. Celle-ci résiderait plutôt – du moins j’imagine – dans l’astreignant travail des doxosophes, qui doivent – les pauvres – se triturer les méninges pour faire du neuf avec du vieux, en ayant l’air de faire du neuf ; qui s’échinent à reformuler la doxa éculée et les vieux mythes impérialistes ; qui doivent « étirer » des textes pour les faire accéder au format requis par la commande des éditeurs, ou au contraire élaguer dans leur prose tout ce qui dépasse le format fast-food de la littérature hyper-marché; qui doivent même remanier leurs textes pour qu’ils soient agréés de l’autre côté de la méditerranée, etc., etc. Quand je songe à tout cela, et à la liberté que j’ai d’écrire ce que vois et ressens vraiment, quand je pense que je postule, en écrivant, mes compatriotes comme lecteurs, et non tel cercle ou tel lobby que je devrais courtiser, je me dis qu’écrire de manière autonome est une véritable sinécure, à fortiori en regard du fardeau que l’écriture doit être pour les doxosophes, avec leur prose poussive et laborieuse.

Propos recueillis par Lina Kennouche
lundi 23 avril 2018

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